mercredi 4 novembre 2009

1-Comme Un Boomerang

A cette heure ci tu dois avoir commencé. J’ai résisté à l’envie de t’appeler pour que tu n’oublie pas l’heure. Tu m’aurais envoyé sur les roses. Je t’imaginais très bien lever les yeux au ciel en me répondant au téléphone. Je te connais bien depuis le temps. Une mère ça sait tout sur ses enfants. Elle s’inquiète pour un rien. Alors imagine dans quel état je suis en te voyant repartir loin de la maison. Après ce qui s’est passé il n’y a pas un an ça me fais drôle de te savoir seul dans ton appartement. Enfin il faut que j’accepte que tu vive ta vie.

Le manque de sommeil renforçait sans doute l’angoisse qui me serrait les tripes quand je passais la porte du B.O.S. (pour les non initié cela signifie Bureau d’Organistation et de Surveillance). J’avais raison d’avoir peur. La première partie de ma formation m’a submergée sous tout une série d’explication des procédures administratives, il y avait tant de choses à savoir, tant de choses à maîtriser, des papiers à remplir pour ceci, pour cela, des procédures à conduire en cas d’absence des élèves, des procédures à effectuer pour avoir ceci, ou cela. En l’espace de quelques heures j’ai eu tant d’informations à intégrer que j’ai senti que mon crâne allait exploser sous la pression. La formation du nouveau surveillant ne se limite pas à des leçons théoriques, le travail doit se passer sur le terrain, la formation se fait par la pratique et sur le tas.

Tu n’es pas arrivé en retard, c’est déjà un bon point pour toi. Juste à l’heure, tu as jeté un coup d’oeil à ta montre en passant la porte. Tu semblais essoufflé. Comme si tu avais couru pour arriver à l’heure. Je t’ai bombardé d’informations en l’espace de quelques minutes. Ça coulait tout seul. Je l’avais déjà fais deux fois en l’espace de quelques jours avant que ce soit ton tour. J’étais rodée. Et un peu angoissée de n’être entourée que ne nouvelle tête. Pour me rassurer tu avais l’air un petit peu paumé. Je suis indulgente tu étais complètement paumée, en roue libre. Je me suis demandé si tu allais tenir le coup.

Je premier choc, physique, se produisit lors du déjeuner. Si en temps normal les élèves sont très agités, turbulent, au moment du déjeuner ils deviennent féroces, incontrôlables, des bêtes sauvages affamés. Le but pour le surveillant à ce moment là est de les contenir pour qu’ils ne dévastent pas le self en se jetant tous en même temps sur la nourriture dont on pourrait pensé en les voyant qu’ils n’en ont pas vu depuis des mois. Le surveillant peu préparé que j’étais a donc vu arrivé en bloc, en masse tous les élèves de 6° et de 5°, courant vers lui, près à l’écraser pour manger. Et je dois dire que j’ai eu très peur. Par chance, par magie aussi peut être, ils se sont arrêté juste avant de me piétiner. Le plus dur n’était pas pour autant passé. Il fallait maintenant arrivé à faire repartir ceux qui ne devaient pas passer à cette heure là, canaliser le troupeau, lui faire prendre une forme plus humaine, plus civilisée, en bref devenir Cow-Boy et conduire un troupeau sans encombre jusqu’au vert pâturages en veillant bien a ce que les plus fort n’écrasent pas les plus faibles. Je sortis épuisé de l’épreuve. Ce qui allait venir finirait de m’achever.

A peine as tu franchit le seuil de la classe que l’on a su que ça allait être grandiose. On voyait bien que tu aurais préféré être n’importe où plutôt qu’ici. Tu avançais à reculons. Je sais que ce n’est pas possible. Mais c’est l’impression que tu donnais. L’exemple vivant d’un paradoxe physique. Enfin vivant c’est beaucoup dire. Tu semblais plus mort que vif. Mort de peur. Tu n’avais pas un brin de présence dans le classe. Tu avais beau hurler pour obtenir le silence personne ne t’écoutait, ni ne t’entendait. Tu n’aurais pas été là je ne sais pas si ça aurait changé grand chose. La classe était livrée à elle même dans une belle anarchie au milieu de laquelle tu te débattais en vain. A un moment j’ai cru que tu allais te mettre à pleurer et quitter la salle en claquant la porte. Bizarrement tu es resté jusqu’au bout de l’heure. Tu t’es assis dans un coin et tu as simplement attendu que ça se passe. Nous avons continué quelques temps à faire la foire et puis on s’est tous tourné vers toi. Tu ne disais rien. On avait gagné la partie.

Je sortais de cette salle de classe sonné. Je n’ai jamais pratiqué la boxe mais je pouvais imaginé que je n’étais pas loin d’avoir reçu l’équivalent d’un uppercut. Presque K.O. debout. J’ai été compté par l’arbitre. Le gong à retenti avant qu’il n’arrive au bout et ne me déclare out. Je n’arrive toujours à comprendre comment j’ai tenu jusqu’à la fin de cette première heure d’étude.
En tant qu’élève, sans vouloir me jeter des fleurs, je n’ai jamais eu trop affaire avec les surveillants pour les questions de discipline. Les surveillants étaient là, point, je ne leur parlait pas plus que nécessaire, et pendant longtemps j’ai pensé qu’ils ne savaient pas qui j’étais, ce qui était une erreur bien entendu. Mais même si je n’étais pas invisible il ne reste de mon passage entre les murs de Tivoli qu’un “casier judiciaire” vierge. Peut être est-ce pour cela que j’étais optimiste quand au comportement des élèves. La découverte de mon erreur fut un choc terrible.

J’en ai vu passer des surveillant. Toi j’aurais parié que tu ne resterais pas. Tout dans ton attitude me le laissait croire. Trop timide, trop en dedans. Le regard fuyant, la voix hésitante, rasant les murs, t’effaçant devant les élèves. Le genre à se faire bouffer immédiatement. Du pain béni pour les fauteurs de troubles. Tu étais trop fragile pour rester. Ils allaient te briser en moins de deux.
J’ai vraiment cru qu’après ta première journée tu renoncerais. Ce premier soir tu étais anéantis. Tu t’es effondré sur une chaise à la fin de la journée. Tu avais tout le poids du monde sur les épaules. Tout le poids du collège tout au moins. Tu étais à deux doigts d’exploser en plein vol. Je ne pensais pas te voir le lendemain. Si tu m’avais lâché je ne crois pas que je t’en aurais voulu, pas beaucoup en tout cas. A l’impossible nul n’est tenu.

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