Huit ans. J’étais resté huit ans. Toute une époque. Presque la moitié de ma courte vie. Ce fut difficile dans les premiers temps. Ce n’est rien de le dire. Mais on s’habitue à tout. Il arrive même que l’on y prenne goût. Aujourd’hui il faut se résoudre à partir. Je ne pensais pas que je serais dans cet état d’esprit au moment de m’en aller. Pendant toute la semaine j’ai fait le décompte des dernières fois. Mon dernier lundi matin. Mon dernier cours de ceci, de cela. Ma dernière sortie du mercredi après midi. La dernière soirée télé. Dernier dîner. Dernier petit déjeuner. Dernière fois que je fait mon lit. Dernière fois que je fais ma valise. Dernier jour. Dernière heure. Dernière minute.
Enfin avec tous mes sacs à mes pieds pour la dernière fois je verrouille la porte de ma chambre. Je sors de ma poche ma clé. Pendant toute l’année je’ lavais gardé accroché à ma ceinture au bout d’une chaîne. J’ai à peine fini de la tourner dans la serrure que la chaîne se casse. Signe du destin. Cette fois ci c’est vraiment fini.
Tu crois qu’il existe des signes du destin? Tu t’imagines que le bon dieu ou je ne sais quel autre grand créateur s’amuse à envoyer des signaux pour faire comprendre aux pauvres mortels que nous sommes que telle ou telle choses va leur arriver. Parce que ce matin là tu as entendu une belle chanson d’amour que tu avais oublié tu vas rencontrer la femme de ta vie. Parce que il y a une odeur dans l’air tu vas avoir une promotion. Parce que tu laisses tomber tout ce que tu attrapes tu vas avoir une mauvaise nouvelle. Parce que tu as cassé la chaîne de ta clef tu ne reviendras plus. Foutaises.
Tu veux que je te dises je n’ai pas eu de signe du destin quand j’ai quitté mon appartement pour l’hôpital et que je n’y suis plus revenu. Je n’ai pas laisser tomber ma clef dans un bouche d’égout. Il n’y avait pas d’odeur bizarre dans l’air, de corbeau noir sur le rebord de la fenêtre, je n’ai pas croisé de chat noir le jour où j’ai chopé cette saloperie. Tout ça c’est dans ta tête. D’ailleurs tu t’es bien planté. Regarde où tu es aujourd’hui. Au même endroit qu’il y a dix ans. Tu as fait un petit tout et tu es revenu à la case départ.
Tu vas me dire qu’encore une fois le passé vient te hanter. Tu n’auras rien compris. Le passé c’est la passé. Je sais que j’ai été plus inspiré, mais une belle tautologie ça permet de fixer les choses parfois. La passé ne fais que ce que tu veux bien qu’il fasse. Tu peux vivre avec lui en permanence, dormir avec lui, le laisser te peser sur les épaules. Ou avancer en te servant de lui. Je ne te dis pas d’oublier. Juste de le mettre là où il doit être. Derrière toi, pas en ligne de mire.
Tu trouve que c’est difficile et ça me fais plaisir, mais pour moi tout est fini et il faut l’accepter. Tout c’est arrêté une nuit de février. Tout les signes étaient là pour le confirmer. La machine qui fait bip-bip s’est tue, le respirateur a stoppé son va et vient, mon coeur à lâché prise, mon cerveau est parti dans un rêve sans fin; Je ne vais pas te dire ce qu’il y a après, s’il y a une lueur blanche au bout d’un tunnel et tous les gens qui t’aiment qui t’attendent en souriant. Je n’ai pas le droit de te faire de révélation. D’ailleurs je n’ai plus le droit de te parler. Il faut que tu t’y fasse. Mais ça ne veut pas dire que tu es seul.
Il n’y a personne. Les couloirs sont vides. C’est étrange comme sensation. Hier encore ils couraient dans tous les sens sur la cour. Ils parlaient fort dans les couloirs. Ils étaient des centaines. Aujourd’hui ils sont partis. Il ne reste plus que moi. Pendant un instant j’ai l’impression d’être dans un épisode de The Twilight Zone. Dernier survivant de l’espèce humaine après l’explosion d’une bombe atomique. Un rêve ou un cauchemar? Je n’ai jamais connu le collège comme ça. Même en arrivant tôt le matin il y a déjà du monde, ne serait ce que les internes. Les grand couloirs deviendraient presque angoissant ainsi désertés. Ce n’est pas naturel un collège sans élèves.
Dans le silence je fini par entendre des bruits humain. J’ai exagéré, je ne suis pas seul. Nous sommes là pour les derniers jours. Sans les élèves. Un peu notre récompense de fin d’année. Quelques jours dans le collège vide. Il faut ranger, classer, archiver, vider les bureaux, clore cette année, et prévoir la prochaine. C’est encore du boulot mais ce n’est plus pareil. Les sonneries ne ponctuent plus plus notre journée. Nous allons à notre rythme. D’un seul coup nous sommes plus détendus, le stress s’est envolé en une nuit. La fatigue est là mais elle ne pèse plus le même poids sur nos épaules. Nous rions plus facilement. Nous n’avons plus à crier, à nous énerver. Le silence est là sans que nous ayons besoins de le réclamer. La cloche a sonné ça signifie, mais oui l’école est finie.
Tu t’éloignes du reste du groupe. Tu les laisses à leurs discussions, leurs rires, la célébration festive de cette fin d’année tant attendue. Ce n’est pas que tu ne te sente pas bien avec eux, au contraire tu aimes cette ambiance joyeuse. Mais tu as quelque chose à faire. Tu en as eu l’idée il y a quelques minutes en voyant la cour vide, plongée dans le noir. Tu t’es souvenu d’une autre nuit presqu’identique à celle ci. Une autre fin d’année. Tu monte la volée de marche du perron. Tu n’as pas besoin de chercher, tu sais très bien où se trouvent les briques qui t'intéressent. Tu fouille dans ta poche à la recherche d’un outil de fortune pour rajouter quelques mots à ceux qui sont là depuis dix ans. Une clé fera l’affaire. Tu regarde autour de toi. Comme il y a dix ans de peur d’être pris en flagrant délit de dégradation. Personne. Tu t’appliques. Tu ne voudrais pas saloper ce qui existe déjà. Une fois ton travail achevé tu te recule un peu pour apprécier l’effet.
Xavier A.
(1984-1992) / 2001-...
Tu souris. Tu es content de toi. Tu as l’impression d’avoir 18 ans de nouveau. On t’appelle. Tu sursaute. Tu fais un signe de la main à tes collègues et tu t’en va les rejoindre. Avant de descendre tu jettes un dernier coup d’oeil à l’autre moitié de ton oeuvre.
Ci ne gît pas
Marc F.
1974 (1995-1992) 2001.
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