Quand reviennent les beaux jours, aux premières heures d’un printemps, profitant des vacances, je retrouve le chemin d’un square oublié. Là, à l’abris de l’ombre propice d’un arbre majestueux dont j’ignore l’essence, je me plonge à nouveau dans les plaisirs simples et sans cesse renouvelés de la lecture.
Je n’ai pas toujours aimé lire. Quand j’étais jeune je lisais beaucoup. Ce que l’on lit à cet âge, la bibliothèque rose, la bibliothèque verte. Le club des 5, Fantomette, Le clan des 7 furent mes compagnons au moment d’aller au lit. Je dévorais aussi J’aime Lire. Par soucis d'équilibre politique j’étais abonné aussi bien au journal des jeunesses communiste, avec gadget, Pif, et au magazine des forces capitalistes triomphantes, Le Journal de Mickey. Tout était bon à lire. Puis je suis rentré au collège.
Là j’ai découvert la culture officielle. Ce que je lisais jusqu’alors n’en faisais pas parti. Il fallait lire Pagnol, Giono, Daudet. C’est depuis cette époque que j’ai horreur de la Provence et des écrivains méridionaux. Je n’avais pas lu Dumas, j’ignorais Hugo, la poésie m’était totalement inconnue. Complètement largué. La lecture n'était plus un plaisir mais une contrainte. Je ne lisais plus comme avant. Les classiques me tombaient des mains. Balzac m’ennuyait, Flaubert me saoulait, Mauppassant me faisait chier. Tout ces auteurs du panthéon littéraire français ont fait de gros dégâts. Les librairies me donnaient des boutons. Les livres me faisait peur. Seul dans le lot Hugo arrivait à trouver grâce à mes yeux, mais pas tout, seules quelques pages.
J’aurais pu devenir un de ces français qui sont fier de ne jamais lire autre chose que Télé 7 jours. Heureusement en terminale le français ne fait plus parti des cours inscrit à l’emploi du temps, et donc les livres ne sont plus imposés. Avec l’aide d’un guide efficace j’ai rencontré d’autres auteurs.
Marc m’a offert La Musique du Hasard de Paul Auster. J’ai retrouvé le plaisir de lire. Le même que je ressentais quand j’étais gamin. Cette piqûre de rappel m’a redonné le virus. Oui il existait des livres en dehors de ceux que l’on m’avait imposé pendant des années. Hors des grands classiques il y avait un salut.
Policier, SF, humour, il n’y avait que des livres, à découvrir, à dévorer, ou à laisser si l’on adhère pas. Auster fut la première victime de ma nouvelle boulimie de papier. J’ai lu tout ce qu’il avait publié à l’époque. Puis je suis passé à autre chose. Barjavel, Desproges, Christie, Asimov, Semprun, Tonino Benacquista... La liste est longue de ceux qui m’accompagnèrent, et m’accompagnent aujourd’hui.
Pendant de longs mois je n’avais plus ouvert un livre. Encore une fois les livres me laissaient froid. Je ne pouvais plus trouver dans ces pages du plaisir. Le monde réel me dégoûtais mais les fictions n’arrivait pas à me le faire oublier; Ou plutôt je savais que ce n’était qu’un oubli passager, je retrouverais avec encore plus de violence la réalité.
Ce printemps là en ouvrant des cartons j’ai ressortis des livres lus avant. En les feuilletant j’ai senti cette odeur familière du papier, de l’encre, de la poussière. J’ai attrapé un volume et je suis sorti.
Assis par terre je mesure le chemin parcouru. Non seulement je retrouve le plaisir de lire mais aussi celui de rêvasser. Sur le spectacle du printemps, les jours qui rallongent et les jupes qui raccourcissent, offrant à la vue de tous les jambes de filles, «Les jambes de femme sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens et qui lui donnent son équilibre et son harmonie. », comme il fait beau et chaud elles sont nombreuses à passer, et repasser. Mon attention s’attarde sur une de ces passantes qui vient s’asseoir sur le banc en face de moi. Elle sort un livre, Flaubert Madame Bovary, elle glisse ses cheveux derrière son oreille d’un geste délicat. Avant de se plonger dans son livre, elle jette un regard par dessus celui-ci et sourit. Je le prends pour moi, pourquoi me priverais-je de ce petit plaisir. Le vent joue avec les plis de sa jupe, ses cheveux, je me complais dans ce spectacle. Une bourrasque lui arrache le livre des mains. Elle se penche pour le ramasser, et m’offre encore plus à voir.
Je referme mon livre. Je rentre chez moi. Je décroche le téléphone. J’ai décidé d’annuler ma prochaine séance chez le psy. Celle à venir et toutes les autres. Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir. Je ne suis pas sur d’être guéris. Je ne le serais sans doute jamais. Mais je n’ai plus besoin de lui. J’ai mes livres, mes films, et tout le reste. Ça me suffit pour avancer.
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