Ce n’est pas la routine que j’ai trouvé. C’est tout autre chose. Quelque chose que je ne cherchais pas.
La solitude ça n’existe pas. C’est une belle phrase. Longtemps j’ai cru que c’était vrai. J’étais un solitaire, un ours dans sa tanière. Je n’avais besoin de personne, ni d’une Harley Davidson. Je pouvais me débrouiller tout seul. Personne autour de moi. Ma famille proche excepté. Pourquoi s’encombrer des autres. L’enfer c’est les autres comme disait l’autre, et il n’avait pas tort;
Gamin je jouais seul dans mon coin. Ma mère me poussait à jouer avec les autres mais très vite je revenais me réfugier dans ma chambre avec mes légos, mes playmobil et mes petites voitures. Je m’inventais un monde à moi où les autres n’avaient rien à faire.
On peut pas dire qu’il était sociable. La première année il passait plus de temps à pleurer qu’à parler aux autres. Au début il y en a qui ont tenté de le consoler. Ils ont vite renoncé. Il ne voulait pas les entendre, pas leur parler. Qu’est ce qu’on peut faire d’un type comme ça. Très vite on l’a catalogué dans les cas désespérés. Ceux qui ne finiraient pas l’année. soit parce que ses parents finiraient par venir le chercher, soit parce qu’il finirait pas mourir de déshydratation à force de chialer. Après cette première année les choses ont un peu changée. Il as du se résigner. fini les larmes. Mais pas beaucoup plus de mots. Il ne restait pas seul tout le temps mais ce n’est pas lui qui cherchait la compagnie des autres. Il traînait sur la cour en parlant tout seul, ou le plus souvent restait dans le salle de lecture à dévorer des B.D. Jamais il ne jouait avec les autres.
Je n’ai jamais eu d’amis avant... Je passais du temps avec les gens, les autres internes, les élèves de ma classe, mais je pouvais parfaitement me passer d’eux. Quel bénéfice pouvais-je tirer de ces gars? Ils me tenaient compagnie mais ne m’apportaient rien. Il m’a fallut longtemps avant d’avoir un ami. Un vrai. J’ai eu des camarades, des copains, puis Marc. La seule personne dont je peux dire: “Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”
Il est difficile de comprendre ce que cela signifie vraiment avant d’avoir rencontré un véritable ami. Quelqu’un avec qui l’on peut tout partager. qui est là quand tout va mal comme quand tout va bien. Avec qui on peut passer des heures à parler de rien, de tout et d’autres choses, ou tout simplement rester à ne rien dire. Il n’y a pas de silences gênés entre amis. Le silence est une qualité que l’on ne peut apprécier que seul ou avec un ami. Marc était tout cela. Mon second frère, mon double, mon complément, mon lien avec le monde. Celui qui m’a fait sortir de ma tanière, découvrir la simplicité des rapports humains. Comment arriver à reprendre contact avec d’autres personnes s’il n’est plus là? Jamais je ne retrouverais ce que j’ai perdu. Et à quoi bon?
C’est ton privilège de faire parler les morts. C’est bien beau de faire monter les mots d’outre tombe, mais là il faut que je te dise plus crûment ce que je pense. Et ça ne va pas te faire plaisir. Il faut que tu arrêtes avec le passé. Il ne faut pas que tu viennes t’enfermer avec les morts. Heureusement que je n’ai pas de tombe tu y aurais passé tout ton temps, toute ta vie. Tu auras tout le temps de fréquenter les cimetières en temps voulu. Et ne tente pas de devancer l’appel. Si jamais on se retrouvais prématurément je ne te parlerais pas. Il faut que tu vives ta vie. Tu vois que ce n’est pas toujours un avantage de faire parler les morts. Ils peuvent te dire des choses qui ne font pas plaisir. Des choses que tu ne veux pas entendre. Tu es un idiot. Je me retiens au nom de notre amitié d’aller plus loin dans les injures mais tu as bien de la chance. Tu peux te morfondre dans ton coin. Retourner à ta solitude et broyer du noir à longueur de journée. Tu veux te détacher du monde des vivants? Tu as échouer une fois, qu’est ce qui te fais croire que tu peux y arriver maintenant. Tu aimerais que la vie se déroule comme un long fleuve tranquille. Ça risque de te faire un choc mais tu n’es pas dans un film. “Les films sont plus harmonieux que la vie. Dans les films il n’y a pas de temps morts. Les films sont comme des trains. Tu comprends . Des trains qui avancent dans la nuit.” Ça te parle ces mots, toi qui aime tellement les citations. Voilà mon vieux tout est dit. La vie ça fait mal. Tu prends des coups. Tu souffres. Tu pleures. Bien sur tu peux éviter ça. Il suffit que tu restes dans ton cocon. Tu attends que ça passe. Simplement ce n’est pas vivre, c’est survivre. Alors sors. Parles. Ris. Rencontres les gens. Tu prendras sûrement des coups. Tu auras probablement mal. Ey tu souffrira encore. C’est la seule certitude que tu peux avoir. Tu veux fermer ta porte définitivement? Ne soit pas idiot. Ta période de deuil est passée. Tu l’as dit toi même, tu avais besoin d’un bon coup de pied au cul. Ça sert à quoi d’être vivant si tu ne te lie pas avec ceux qui t’entourent. Fait tomber ce masque mortuaire. Il ne te va pas du tout. Montre que tu peux être drôle, intelligent, fin, spirituel. Montre que j’avais raison de t’avoir pour ami.
J’aurais bien voulu rester ce type taciturne. Celui qui ne parle pas, ne ris pas, n’est là que physiquement. Je maîtrisais bien ce rôle. Je ‘lavais tenu pendant plus de 15 ans. Il m’allait comme un gant. M’allait. Même si je veux le reprendre il me gêne aux entournures. J’ai changé. J’ai mûri. J’ai vieillis. Malgré tous mes efforts l’armure s’est fendue. Pouvait-il en être autrement. Il est facile d’être un solitaire quand on a pas besoin de compter sur les autres. J’était dans une autre configuration. J’étais un membre d’une équipe. Pas juste un élément perdu dans une masse. Ce n’est pas facile d’être anonyme quand on a besoin des autres. Parce qu’il n’est pas possible de sortir indemne de ce boulot si l’on ne peut pas communiquer avec les autres.
Ce n’est pas qu’il nous faisait peur, quoique. Les premiers temps il avait une tête terrible, pale, maigre. En plus il ne parlait pas. C’est dingue ça. Juste bonjour, bonsoir. Le strict minimum. Il faisait très sérieux. Le genre de gars qui ne rit jamais aux blagues même les plus drôles. Le gars chiant quoi. Il faisait comme une tache au milieu de la joyeuse équipe. Erreur grave. Il nous a bien trompé. Sous des dehors d’autiste il cachait un esprit affûté, capable de traits d’humour fulgurants, près à rire à la moindre occasion, doté d’une ironie mordante. Il voulait nous faire croire qu’il était infréquentable, un asocial de premier choix, alors qu’il est quelqu’un de très agréable, serviable, généreux, drôle, intelligent. Bon il ne faut pas exagérer non plus. Ce n’est pas un bout en train. Il garde ce côte renfermé. Cette distance. Il est difficile de le faire parler de lui. Au moins sérieusement. Il arrive toujours à changer de sujet, à s’en sortir par une pirouette, un mot d’esprit. Ça peut être très énervant à la longue.
Avec Marc nous passions de longues soirées à boire et à refaire le monde. C’est avec lui que j’ai appris à fumer le cigare. Depuis qu’il était parti je n’ai plus bu une goutte d’alcool, je n’ai plus fumé un havane. Jusqu’à une soirée avec mes collègues. Une drôle de soirée. Je n’étais pas très chaud pour y aller. J’aurais pu trouver une excuse minable pour me défiler. Sans doute à cause d’une petite voix au fond de ma tête je n’en ai rien fait. J’ai même fait un détour par un buraliste pour y acheter deux Roméo et Juliette. Ça me faisait drôle de sentir les deux tubes en aluminium au fond de ma poche en rejoignant la soirée. J’ai bu. J’ai fumé. J’ai retrouvé la douceur du champagne, le goût du tabac cubain. Mon cerveau baignait confortablement dans les vapeur d’alcool. Dans la fumée bleutée qui montait de mon barreau de chaise je revoyais les images d’hier. Sans prévenir tout a refait surface. Les bons et les mauvais souvenirs. Les digues que j’avais bâties se sont rompues. Tout est sorti. Je me foutais de savoir si quelqu’un m’écoutait, si tout était clair, ordonné, compréhensible. C’était resté trop longtemps à l’intérieur. Il fallait que ça jaillisse. quitte à éclabousser autour de moi des personnes qui n’avaient rien demandés. Dommages collatéraux. Quand j’ai eu tout déballé je me suis senti vidé. soulagé mais épuisé. J’aurais pu fondre en larmes. J’en senti une main se poser doucement sur mon épaule.
Tu vas mieux. Une mère ça voit ce genre de chose. Tu as repris du poids. Tu es moins gris. Plus gai. Tu recommences à te moquer de moi, à me faire tourner en bourrique. Je râles mais ça me fait plaisir. Tu recommences à rire, à sortir, Tu retourne au cinéma. Ça n’a l’air de rien mais moi je vois bien que ça fait une différence. Quand tu rentres le week end tu es fatigué. Tu te couches tôt, te lèves tard. C’est un peu comme avant, quand je t’ai récupéré après.. Mais cette fois ci je sais que tu dors, je t’entends ronfler. C’est une bonne fatigue. saine. J’ai même l’impression que tu as des copains au boulot. Oh je sais que tu ne retrouveras pas de sitôt un véritable ami, mais tu recommences à sortir de temps à autre. quand je t’appelle il arrive que tu ne sois pas chez toi, et j’entends parler et rire autour de toi. Si tu savais comme ça me fais plaisir de te voir de nouveau heureux. Je ne sais pas si tu l’es vraiment au moins tu n’es plus triste comme tu as pu l’être.
Je ne suis pas dans un dessin animé japonais qui marqua les jeunes téléspectateur de ma jeunnesse mais j’ai un petit air qui me trotte dans la tête: Comme dans tous les pays/On s'amuse, on pleure, on rit,/Il y a des méchants et des gentils/Et pour sortir des moments difficiles/Avoir des amis, c'est très utile. Il faut toujours que des chansons me viennent à l’esprit. Je suis une sorte de Martin Tupper musical. Lui voyait surgir des images en noir et blanc q’uil avait absorbé dans son enfance en passant trop de temps devant sa télé, moi ce sont des chansons populaires qui illlustrent ce que je ressens. Elle est niaise cette chanson de Candy. Pourtant c’est la seule qui me vienne spontanement. Ça doit vouloir dire quelque chose.
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